Leur Noranda

Leur Noranda

Sauf une fois au chalet...

- Un texte de -

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Je suis revenue avec ma mère en Abitibi. On s’est trouvé un appart pas si pire en haut d’un bureau d’avocats. Ça l’air que ç’a pas marché pour nous en ville. Ma mère dit que quand t’es né en région, ben que tu peux pas faire semblant, que ça finit toujours par se voir même avec du beau linge.

Dans un mois, je vais recommencer l’école. Je n’ai pas vraiment d’amis donc je chill autour. Hier, je suis descendue au sous-sol à buanderie pour mettre notre linge dans la sécheuse. Je ne suis pas remontée tout de suite. J’ai fait le tour d’où sont les lockers pour gosser avec des cadenas à numéros. Je n’ai pas encore trouvé la combinaison du locker de l’appartement 4. C’est au même moment où je frappais sur la porte par frustration que j’ai vu le passage.

Un trou dans le mur de gypse à gauche. Un genre de cimetière de boîtes de carton se trouvait derrière à côté du poteau de fer. Des boîtes blanches numérotées. Une salle d’archive un peu creepy. J’ai constaté que j’arrivais à me faufiler par le trou. Un frisson d’excitation m’a envahi d’un coup.

Après les heures de bureau, je commence mon shift. Avec le temps j’ai compris le classement. Les dates, les couleurs et les sujets. Au début, je devais lire un peu pour réaliser que c’était des contrats ou des affaires poches de garde d’enfants. Maintenant, je me glisse à l’intérieur avec un lunch, ma lampe et mon cell. Je m’installe avec ma pile de dossiers bleus, je tripe fort sur chacun des personnages. Les bleus ce sont les dossiers criminels.

Ma mère dit que nos voisins d’en bas, c’est de la rapace. Qu’ils se paient des habits swells avec le malheur des gens. Elle dit qu’on est trop habitué au nôtre pour l’échanger. Moi les voisins d’en bas, je ne connais pas leurs visages, seulement leurs écritures.

Je me souviens de tout. La première fois que j’ai ouvert un album de photos de la SQ. Une vraie scène de crime sous mes doigts, des photographies d’une maison, pièce par pièce. Le vieux bâton et les carrés jaunes avec des numéros.

Je me souviens de ma première photo d’une victime, d’entendre le son du kodak de mon cell avant de reclasser le dossier avec le shake.

Une sensation nouvelle, une dose de peur qu’on mélange à du bonheur liquide comme du Quik en poudre. Puis il y a eu le premier dossier que j’ai décidé d’emprunter pour la nuit. Ensuite les clés USB pour quelques jours, notant chacune des précieuses adresses sur ma liste.

Durant la journée, j’arpente le quartier. Je roule silencieusement comme dans un musée avec le vieux vélo de l’appartement 4. Je stoppe devant des façades de maisons et aussitôt un film démarre sous mes yeux. Il m’arrive aussi de croiser mes personnages favoris. Je les prends en filature le plus longtemps possible, savourant le moment. Je suis une groupie, leurs autographes bien à l’abri dans ma chambre.

Deux jours avant l’école, je me suis fait pogner. Ma mère a pété une solide coche et j’ai été obligée de ramener tout ce que j’avais emprunté en bas, sinon elle irait me stooler aux cravates.

Ma mère dit que pour étudier en droit, je vais devoir retourner dans le Zoo. Qu’elle ne me suivrait pas. D’essayer plutôt d’être une fille normale, de me faire des amies et d’essayer de passer ma 6e année.

En revenant de l’école, je m’arrête toujours manger ma collation en face du palais de justice. Dans le fond, ma mère panique pour rien. Je ne retournerai jamais en ville, je veux pas être une madame avocate.

Je veux seulement un dossier à moi. Un joli dossier avec mon nom au complet. Ma mère dit que le bleu ça me va bien. Je capote sur le bleu.

Claude Boulianne

Claude Boulianne

Originaire de la Côte-Nord et ayant vécu à Montréal et Sherbrooke, Claude est maintenant un Abitibien d'adoption, père de deux bambins born & raised dans la région. Il pratique le droit à Rouyn-Noranda, aime les Cubs et selon nos sources il dort quand même bien.
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