La plus belle des villes laides

La plus belle des villes laides

Sauf une fois au chalet...

- Un texte de -

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Il y a deux mois, je t’ai quittée avec une valise de linge, des meubles usagés et trois boîtes de livres. Quelques jours avant le départ, j’ai tenté à plusieurs reprises de graver dans mon esprit  les détails de ton territoire : le ciment des trottoirs qui ont cueilli mes chutes; l’écho des salles qui ont projeté ma voix; les forêts et le ciel qui ont comblé ma vue; les espaces plus grands que nature et la nature plus grande qu’elle-même; les corps fondant sous la chaleur estivale sur les terrasses du centre-ville; le lac qui a dilué mes craintes et noyé mes déprimes passagères; le soleil qui s’est couché chaque soir avec plus de splendeur que le précédent. Je me suis demandé si, vraiment, c’était toi qui m’habitais ou le contraire. Tu m’habitais.

Pourtant, ta beauté s’estompait avec les mois et les années et mes repères, comme le cuivre, avaient fondu. Je ne savais plus me perdre dans tes chemins trop de fois empruntés, je ne voyais plus ni les cours d’eau ni la grandeur de l’horizon, et l’air qui avait autrefois goûté la liberté ne portait plus que l’écho de l’habitude. La veille de mon départ, j’ai regardé ma maison et j’ai compris que je n’habiterais plus jamais chez moi.

Il y a deux mois je t’ai quittée en laissant derrière moi assez de doutes pour remplir la mine à nouveau. Je t’ai laissé ma terre et ses racines avec des centaines de questions et mon enfance en voie de disparition. Il y a deux mois je t’ai quittée. Depuis tu me manques.

***

J’ai pas dormi dans l’autobus, j’ai compté les épinettes. Elles se multipliaient sous mon regard, comme pour satisfaire ma soif boréale. Je t’ai retrouvée le regard long, les paupières lourdes et les yeux à demi fermés. Les cheminées dormaient, tes habitants aussi. Tu couvrais encore tes toits d’une nappe de brouillard et je t’ai trouvée belle à nouveau. J’ai reconnu tes rues, tes bâtiments, ta chaleur, tes humains. Je suis restée à peine deux jours, mais j’ai eu le temps d’arpenter tes routes et de m’assurer que j’en connaissais encore chaque détour. J’ai constaté avec étonnement l’ouverture d’un nouveau bar sur la Principale et la fermeture imminente du restaurant où j’ai fabriqué, à coup de plats de pâtes, des souvenirs inoubliables avec mes amis et où je n’aurai jamais eu l’occasion d’amener une date. Je me suis sentie trahie, c’est vrai, en te voyant changer malgré mon absence. J’aurais voulu faire partie intégrante de ton évolution, moi qui m’étais transformée au fil des ans en suivant ton rythme et en pensant que tu suivais le mien.

J’ai compris que si j’ai toujours été consciente de t’appartenir, l’inverse n’est pas vrai. Tu ne m’appartiens pas.

Je t’ai pardonnée. Je t’ai pardonnée quand l’irrégularité de tes bâtiments, ton asphalte à l’agonie, tes restaurants festifs, ta fonderie emblématique, mais envahissante, se sont résumées devant mes yeux et dans ma tête en une seule phrase que j’ai prononcée tout haut, comme un secret à moi-même, une agréable certitude : « La plus belle des villes laides, c’est la mienne ».

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Gabrielle Izaguirré-Falardeau

Gabrielle Izaguirré-Falardeau

Gabrielle a vécu à Rouyn-Noranda 15 ans de sa courte longue vie. Depuis août 2017, elle a publié un premier livre aux Éditions de Mortagne et étudie à l'École nationale de la chanson de Granby où elle écrit des tounes, s'ennuie de son chat et cherche le sens de la vie.
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