Portrait neige

Portrait neige

Sauf une fois au chalet...

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Illustration : Mathieu Gagnon

Maman : On s’habille les filles!
Fille : Pourquoi?

MAMAN (ton pressé) : On va dehors!
FILLE : Pourquoi?
MAMAN (ton impatient) : Parce qu’on va pelleter!
FILLE : Pourquoi?
MAMAN (ton désespéré) : …parce que y’a beaucoup de neige!
FILLE : Pourquoi?
MAMAN (ton confus) :parce qu’y’a neigé?
FILLE : Pourquoi?
MAMAN :
FILLE : Pourquoi maman?
MAMAN (ton de maman qui vient d’avoir une révélation spirituelle) :  Parce que l’humain a besoin d’entraide. Toi, t’es capable de demander de l’aide, hein ma belle? Quand tu veux écouter la chanson des couleurs sur le iPad pis que t’es pas capable parce que t’es sur mon ordinateur pis que l’écran y’est pas touchscreen, ben tu viens me voir pis tu me dis « Maman, je veux de l’aide pour la chanson des couleurs? » Ben, c’est ça. T’es capable de demander de l’aide.

Pis quand tu vois que ta sœur braille sa vie parce qu’est juste capable d’en mettre UNE mitaine mais qu’a veut mettre les deux, ben tu l’aides à mettre l’autre? Ben c’est ça, c’est toi qui l’aide.

Dans la vie, on s’entraide. Des fois on demande de l’aide, pis des fois on donne de l’aide. Pis les deux nous font du bien, pis les deux font du bien aux autres. L’affaire c’est qu’avec la montée du capitalisme, l’entraide est devenue moins nécessaire à la survie de l’humain. Sauf que le bien-être psychologique des gens, lui, a crashé ben raide avec la chute des comportements d’entr…

BÉBÉ (ton fâché) : Ayiiiiiiiiiiamamaémiyialaaaaaaaaa!
MAMAN (ton pressé) :d’entraide. Donc! Y neige parce que ça augmente significativement le taux de comportements d’entraide et que c’est bon pour combattre la détresse psychologique, ok? Tu vas probablement mieux comprendre le lien entre l’entraide et la neige quand à 17 ans, ton char va être pogné dans un banc de neige ou quand à 30 ans, tu vas aider une de tes amies monoparentales de jumeaux à déblayer son char. En attendant, pour répondre à ta question du pourquoi qu’y’a neigé pas mal ces derniers jours à Val-d’Or, ben je te réponds que je le sais pas exactement, mais que mon hypothèse c’est parce que y’a encore eu plus d’injustices et de racisme envers les Premiers peuples lors du tournoi cri d’en fin de semaine à place d’y avoir des rapprochements culturels sous forme d’entr

BÉBÉ (ton fâché) : YIYIYIYIAMAMAÉMIMIYIAAAAAA!
MAMAN (ton exaspéré) :d’entraide. Bon, enweillle! On va y mettre sa mitaine à elle pis let’s go, on s’en va contribuer au mieux-être psychologique de la société.

***

Février 2002. Montréal.

Un de ces matins où le ciel et la neige se font compétition pour savoir lequel peut le plus abimer notre rétine, mon chum, son coloc et moi sommes sortis. J’avais pas pensé à ça. J’avais pas d’auto. J’avais pas pensé à ça que les rues de Montréal seraient pleines de monde qui essaient de trouver leur char en dessous de la couverte de neige qui était tombée depuis la veille. Moi mes bottes, y’étaient toujours prêtes à partir.

Faqu’on a pris une pelle. Je ne sais même pas pourquoi mon chum avait une pelle. Les trois marches avant de rentrer à son appartement, on pouvait les pelleter avec des bottes. Anyway, y’avait une pelle dans l’histoire.

Je connaissais pas ben ben les voisins de mon chum, ni ceux de son bloc et encore moins ceux de sa rue. On n’habitait pas ensemble. Moi, je connaissais presque tous mes voisins, ceux qui habitaient dans mon bloc de 7 logements et quelques voisins de la rue que j’avais rencontrés en fréquentant la ruelle. Mais lui, je sais pas…

Mon voisin préféré, c’est le voisin d’en haut. L’appart au-dessus du nôtre. Ce voisin-là, il m’inspire le réconfort d’un mononcle gai. Super sociable, comique pour vrai et sans danger dans un party de Noël. Un moment donné, quand une alarme bizarre s’est mise à sonner chez nous à 3 heures du matin, c’est lui qu’on est allé réveiller. On est 4 filles de l’Abitibi dans notre appartement. On était toutes là, dans le corridor, à se regarder, à essayer de pas avoir peur. On savait que c’était une petite boîte au plafond qui sonnait mais on savait pas quoi faire, ni à qui demander de l’aide. Réveiller un de nos papas à 6 heures de route, ça semblait pas une bonne idée.

Je sais pas qui a proposé le voisin, mais ça, c’était une bonne idée. Il est descendu chez nous en robe de chambre pour checker ça. Ça l’air que c’était une ancienne sonnette qui était encore pluggée. Je comprend pas comment ça la sonnette a décidé de ressusciter cette nuit-là, mais le voisin a arraché tous les fils pis c’était réglé. Pour lui dire merci, on a acheté une bouteille de vin à la SAQ. Une bonne à 15 piasses.

Depuis cette histoire-là, il nous le dit quand il s’en va en voyage pour qu’on se sente à l’aise de faire du bruit. Pis aussi, il nous fait signe quand il se débarrasse de meubles. L’autre fois, j’ai été chez eux pour voir une table qu’il donnait. L’appartement est pareil comme chez nous, mais on dirait pas! Le sien y’est beau, y’est pleins d’antiquités pis de plantes, on dirait un décor de château genre château du plateau, avec plein de spots pour lire, flâner, jaser, boire un thé, s’aimer… pis le notre, ben… y’est plein, de monde.

Mon chum lui, je sais pas si y’a un voisin préféré. N’empêche que ses voisins, cette journée-là, y prenaient tout seul leur combat contre la neige. Pis vu qu’on avait tous les trois le cœur léger par l’amour, la liberté et l’insouciance, ben on est allé les aider. On marchait dans les petites rues du coin Papineau-Beaubien et on pelletait avec des inconnus.

En plus de mes bottes, j’avais des mitaines. Je faisais ma part. Pis les gars eux-autres, en plus d’une pelle, ils avaient leur ego et leur fierté.

Y’étaient contents. Les gens qu’on croisait aussi. Une chance, parce que tsé, l’entraide, c’est ça. Faut ça fasse plaisir aux deux bords.

***

Février 2017. Val-d’Or.

Un après-midi où la température était confortable selon mes critères de météo hivernale, j’ai pris mes filles, des cuillères de bois et ma pelle, et je suis sortie. Par un heureux hasard, un voisin et ses enfants étaient eux aussi dehors pour pelleter. C’était un beau cadeau de la vie. Leur présence. Cette distraction pour les enfants allait me donner au moins 15 minutes de plus dehors sans pleurs. 15 minutes dehors ces jours-là, c’était précieux. Nous avons ajouté un traineau à nos outils-jouets. J’espérais doubler l’effet temporel de la distraction. Si je me rendais à 30 minutes dehors, je pourrais participer au Défi santé 5/30 machin-chose pour une journée. L’ainé du voisin a offert des tours de traineau aux plus petits. Les deux enfants du même âge ont creusé dans la neige. Ça commençait bien. Le voisin m’a aidé à casser la glace sur mon pallier et sur celui de la voisine d’en bas. Je pensais que mon kit de pelletage était complet avec une pelle de grosseur moyenne en plastique. Mon voisin m’a appris qu’une pelle carrée en métal, ce serait un bel ajout pour venir à bout de la glace. N’ayant pas mon cellulaire dans mes poches pour me laisser une note, je me suis demandé si j’allais me souvenir de cet enseignement.

La voisine d’en bas est sortie pour nous remercier de travailler sur son balcon. J’en ai profité pour la remercier à son tour de l’aide que sa famille me donne avec la neige qui s’accumule dans nos espaces partagés. En jasant, je me suis rendu compte que contrairement à ce que je pensais, ce n’était pas son ex qui soufflait la neige de mon parking, mais bien un homme qu’elle paie pour faire le sien et qui en passant, parce que ce n’est pas plus long, fait aussi le mien! Comme les cadeaux de la part d’inconnus, ça me procure un bonheur malaisant, je me suis dit qu’il fallait que je trouve une façon d’être plus zen avec cette forme d’entraide.

C’était une réflexion à poursuivre parce que les pleurs commençaient à être insistants. J’ai abandonné le balcon de la voisine à ce qui restait de neige et de glace. Il faut savoir apprécier ce que l’on a. Grâce à l’aide des voisins, j’avais eu 23 minutes, il n’y avait plus de neige dans les endroits importants, et la sortie avait été agréable. C’était maintenant le temps d’aller réchauffer des orteils gelés à coup de doudous et de mains de maman.

Anny Dubé

Anny Dubé

Du quartier Jacola à Val-d'Or au Chinatown de Chisasibi, en passant par le plateau Mont-Royal à Montréal, Anny questionne l'éthique, l'art, l'éducation, la santé, la paternité, le genre, la communauté. Écrire? Pour discuter la bouche fermée.
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