Quand tu sais plus où tu vas, retourne d’où tu viens

Quand tu sais plus où tu vas, retourne d’où tu viens

Sauf une fois au chalet...

- Un texte de -

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J’ai passé les 16 premières années de ma vie dans un village de 700 âmes dans la région du Bas-Saguenay. Durant ma petite enfance, je jouais au creux des forêts noires, je connaissais la date précise de l’arrivée des fourmis volantes et je passais des heures à pratiquer mes cherry flips à la patinoire à –30.

Je me tenais au dépanneur, je concoctais des bombes puantes avec les copains pis je me watchais, le soir, en revenant sur mon bike Blue Angel, au cas où un ours noir sortirait du bois. À l’école primaire, je connaissais tous les 80 élèves, j’étais mouvementée et je rêvais de pas grand-chose d’autre à part des New Kids et de l’immédiat.

Après, j’ai eu 16 ans, ma mère s’est abonnée au câble, j’ai assisté à l’émeute du show de Guns au Stade en direct sur Musique Plus, j’ai commencé à insister dans ma tête sur ce qui me différenciait de tout le monde de mon coin, j’ai développé tranquillement une aversion de cet endroit où les maisons s’éteignent à 21 h… pis je suis partie. J’oublierai jamais le regard triste de ma mère ce jour-là.

Montréal m’a alors accueillie, comme des milliers d’autres jeunes, avec mon accent, ma soudaine anxiété généralisée, mes multiples fuck d’adaptation et mon drôle de réflexe de dresser de constants parallèles avec ma vie d’avant. J’ai grandi d’un coup, alerte sur les découvertes, en apprentissage permanent au contact de gens de toutes sortes.

Les années m’ancrèrent de plus en plus dans des repères, reliée à un réseau de personnes aux intérêts similaires, impliquée dans un parcours professionnel accompli et stimulée quotidiennement par l’ensemble des événements culturels.

J’ai connu mille histoires / d’apparts, de boulots, de nuits, de ruelles, de toits, de vélo… de bollo /. La ville a fini par me sembler moins grande. Je jubilais à chaque fois que j’empruntais le pont Jacques-Cartier au retour d’un long week-end dans le 418 : cette ville, elle serait mienne, pour toujours.

Une décennie a passé. Avec plusieurs hauts, pis quelques bas. À la mi-trentaine, j’avais comme intégré un beat blasé devant l’abondance. Je ne m’extasiais plus devant les choses que j’avais tant voulu découvrir à Montréal. À chaque période de congé, je reprenais systématiquement la route du nord vers ma famille.

J’y prenais de nombreux clichés du paysage, avec une impression de voyage.  Comme si, dans ce décor, je n’avais jamais vécu.

À mon travail de l’époque, je côtoyais quotidiennement des gens ayant fui leur pays d’origine pour des raisons beaucoup plus vitales que celles qui m’avaient, moi, animée. Des gens qui n’étaient plus en mesure d’y retourner, malgré leur volonté, et qui utilisaient encore le mot « chez-moi » en parlant d’Haïti, de l’Algérie ou du Congo.

Je me suis mise à m’interroger sur le sentiment d’appartenance d’un individu, quel que soit le degré de déracinement qu’il ait connu. Un jour, une immigrante que j’aidais et qui avait deviné mes questionnements intrinsèques, m’a lancé un proverbe berbère : « Quand tu ne sais plus où tu vas, ma fille, regarde d’où tu viens. »

J’ai eu envie d’écouter cette dame et j’ai plié bagage pour une tentative de retour en région. Avec un engouement médium-saignant agrémenté d’un doute personnel devant le scepticisme de mon entourage du 514 qui semblait considérer que ce move était un peu moins glam que partir à l’aventure européenne. « Juste pour l’été », que je leur (me) disais.

Cela fait trois ans : je ne suis pas revenue. Et j’en suis la première étonnée. Si le phénomène de retour aux sources est exploré tant de fois dans la littérature et au cinéma, c’est bien qu’il demeure inévitable d’avoir besoin, avec les années, de nourrir ce genre d’appel, d’une manière ou d’une autre.

Revenir d’où tu viens, c’est un genre de voyage astral où tu passes par toute une gamme d’émotions et de questionnements. C’est se regarder en pleine face, apprendre à s’aimer comme t’es et faire la même chose avec les gens de la place. C’est apprendre à endurer ce qui pouvait t’énerver dans le temps. C’est se réadapter au mode de vie, aux choix plus restreints, c’est faire des deuils.

C’est t’ennuyer de gens ayant croisé ta route et assumer que tu ne les reverras peut-être plus jamais autrement que par Facebook. C’est devoir t’acheter un char. C’est chercher du boulot. C’est éviter sournoisement une rangée d’épicerie par exaspération de croiser cette fille qui te faisait suer au secondaire.

C’est avoir à synthétiser ta vie plusieurs fois par semaine pour répondre à la question : « Hein! Qu’est-ce que t’es devenue? » C’est dire à qui veut t’entendre que tu restes ici, mais que, hé oh! tu as vécu super longtemps à Montréal! Pis ben, c’est reprendre ton accent perdu depuis tout ce temps en deux temps trois mouvements…

Revenir, c’est aussi redécouvrir avec des yeux tout neufs. Se remémorer des choses agréables complètement enfouies, comme les balades en forêt ou l’horizon qui finit plus. C’est transposer son sentiment d’appartenance et modifier à nouveau le référent « chez-moi. » C’est renouer avec de vieux copains. C’est amplifier un intérêt pour le développement local, l’histoire du territoire, les grands espaces.

C’est constater que les gens qui sont demeurés dans la région ont eu autant de courage que ceux qui l’ont quittée. C’est comprendre sa tête de cochon d’origine et trouver bonnes les jokes du gars du dépanneur, quoique redondantes. C’est se contenter de moins et être plus facilement satisfaite, donc plus smatte.

C’est relativiser et considérer que tes actes, professionnels, créatifs ou autres, ont beaucoup plus d’impact ici que dans un grand centre.  Bref, c’est d’admettre que tu peux être pas mal utile ici, qui que tu sois.

Le retour aux sources peut se vivre de multiples façons… ou être évité complètement, faute de timing ou de réel désir de. Les liens qui tiennent un individu connecté à sa communauté d’origine ne sont pas toujours si résistants. La prise de décision d’un retour en région n’est pas la condition sine qua non du sentiment d’appartenance. À chacun son histoire.

Quoiqu’il en soit, on ne choisit pas d’où l’on vient : on vient de là, un point c’est tout. Et sans camper le rôle de la défenderesse officielle de mes racines natales, il est bon d’admettre que d’y revenir n’était pas une mauvaise idée.

La vision et l’impression que j’ai de ces lieux sont très différentes de celles que j’avais en vacances seulement. Je ne sais pas si j’y resterai pour toujours (une autre histoire que voilà), mais à ce moment précis de mon existence, c’était assurément le chemin à suivre. Ne serait-ce que pour retrouver des souvenirs plus précis de mon Blue Angel et de mes cherry flips.

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Shirley Claveau

Shirley Claveau

Originaire du Bas-Saguenay, Shirley a passé une décennie à Montréal pour revenir vivre à Chicoutimi en 2013 et s’investir pleinement dans sa communauté d’origine. Après plusieurs années dans le monde des médias, elle bifurque vers le développement sociocommunautaire et local. Elle se passionne pour la communication, la photo, la musique underground, les vieilles maisons et la justice sociale.
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