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Eeyou-Istchee… et avant

Eeyou-Istchee… et avant

Bruce Gervais vous présente

- Épisode 4 du Feuilleton : "Ciel ouvert" -

4
L'épisode où tout naît.

À travers les épinettes, petits clous en robe éparpillés comme des danseurs de fin de bal, le vent de juillet se flattait le ventre. Au milieu de la tourbière qui s’asséchait, un homme, grand, avec des cheveux blanc coupés en brosse et un grand couteau de chasse à la ceinture, avançait péniblement. À chaque pas, le sol spongieux tirait sur ses bottes.

Ssccchhhoouuk! Ssccchhhoouuk!

Pour chaque effort : un souffle rauque qu’étouffait un nuage de maringouins, bien plus bruyant encore.

Il savait deux choses. Un : que dans cette forêt sans fin où les lacs sont des mers et les arbres tous pareils, il fallait rester calme. Deux : qu’on ne devait sous aucun prétexte y aller seul, à pied, sans carte ni boussole.

S’il avait relevé la tête, il aurait pu s’arrêter, plisser les yeux et imaginer que droit devant dans l’horizon, baignée des rayons du soleil naissant, se trouvait la baie James et, s’y jetant, la Big River, si chère au peuple Cri.

Il aurait pu, il les aurait vues. Gravées sur le revers de ses paupières.

L’image était encore fraîche; laissée pas loin derrière, à cinq ou six miles, avec le DHC-3 Otter, beaché sur la rive du lac Wastawawmakw. Mais ces images-là, d’une grande beauté, il fallait qu’il les laisse tranquilles.

C’était au temps de Fort-Georges, avant que la grande robinetterie des blancs n’entube les rivières, les lacs et les forêts de l’Eeyou-Istchee ainsi que leurs loups, leurs caribous.

Avant que les eaux n’alourdissent les poissons de mercure et qu’ils aillent droit au fond, avant que les Cris, devant la colère du courant, fuient leur île, leur Rivière-Maison et qu’ils baptisent, à quelques pas, un bout de terre en son nom.

Chiisaasiipii, la Grande Rivière.

C’était 20 ans avant, en 1961.

À Fort-Georges, l’Île des Gouverneurs, là où durant plus d’un siècle, Français et Anglais s’étaient tour à tour arraché les fourrures, se trouvait encore un établissement de la Compagnie de la Baie d’Hudson. C’était une imposante bâtisse, la plus grande et la mieux construite paraît-il, autour de laquelle déjà, à cette heure matinale, on pouvait observer quelques allées et venues. Tout près, à l’est, une série de cabanes d’une seule pièce, faite de planches.

On m’a raconté qu’elle était couchée sur un lit de fer, avec pour seul matelas deux couvertures plusieurs fois repliées. Moi, je l’ai vue pâle malgré son sang Cri, je l’ai vue en fermant mes yeux. Une toute jeune femme, frêle, presque transparente, épongeant son front mat où collaient des mèches de cheveux mouillés de fièvre.

13 heures de labeurs.

Pas de soeur, pas de mère, pas de mots qui font durer, pas de mains fortes à tenir. Seule pour entendre ses cris à elle, pour ravaler ses pleurs à elle, entre ses douleurs à elle. Et en le racontant, je m’imagine ce qu’elle voit:

Pour commencer, son ventre rond, et qui va fendre.

Puis, les planches des murs, le plafond noirci, les six carreaux salis de la porte, les mêmes qu’en haut du lit de fer. Ça avait été la cabane à King. Que personne n’avait habité depuis. King. En cavale ça fait 12 nuits, poursuivi par les chiens. Mais qui reviendra, sûrement, ce soir, peut-être bientôt, à la fin de ce fanal, peut-être maintenant, elle a entendu du bruit, mais non, c’est les Anglais de la Hudson’s Bay qui sortent fumer leur pipe.

King en cavale, poursuivi par des traîtres, des pas-de-paroles, payés en booze.

Et elle, affrontant la douleur jusqu’en haut de ses forces, et plusieurs fois depuis la fin du jour. Tellement que son cœur a le goût de ne plus avoir d’amour pour son ventre. Elle qui a laissé derrière, à la courte nuit qui n’est plus, le seuil de l’épuisement.

Désormais, Dieu, le diable, l’enfer et le salut de l’âme se battent, et gagnent, contre les créatures de rêves des anciens, contre toutes les légendes qui les ont portées.

***

L’homme passe sa main dans ses cheveux blanc. Il marche sur le dur, il approche de l’endroit où se trouve l’embarcation de bois laissée là pour lui, pour ce qu’il a à faire. Il n ‘a pas pensé à la Rivière. Il y est arrivé. Dans les temps.

«Pense à rien», qu’il s’est répété à chaque pas, dans la swompe infestée de maringouins aussi gros que des avions. «Pense à rien, pis pas au beau soleil qui éclaire la Baie non plus».

Il travaillait pour des grosses poches. Des hauts placés:

-«…qui parlaient en français cassé pis s’habillaient en grosse laine brune épaisse », avait-il raconté des années plus tard.

Ses ordres, ils les avait reçus et considérés avec tout le sérieux qu’un mercenaire comme lui pouvait avoir.

– «Tou vise lâ ventre! Hey ? Tou compréand? And of course, tou l’y fé çâ open longue longue. Fô çâ saille very, very messy. I mean… send a message, Claude!! Tou l’y fâ mal boucu, seriously. All right Claude? »

– «Gotta show them we’re goddamn serious. They gotta be AFRAID», avait dit l’autre.

– « ‘Cause what we want… ben cé qu’y save euz’ aut, qué y’â dés afféres, tou compréand, dés afféres qué tou féé jouste pâ. Qué tou pu pâ fére!  Anyway, Claude, fé lâ job. Right ? »

***

Elle a presque somnolé, puis, pareille à la chaleur du feu qui te prend, la douleur est remontée. Des ombres noires, des brumes épaisses et compactes en sont sorties, de la douleur, et elles ont monté, monté, jusqu’à ses yeux. Tout n’a été bientôt qu’un décor noir, liquide. Et la virgule, dans son ventre, a bougé, a poussé du pied.

***

Debout dans la chaloupe, l’homme aux cheveux drus s’est rassuré; il a touché son grand poignard en accostant. C’était le temps. Les ordres. Il a regardé le poste de la Hudson’s Bay. A tassé son regard de quelques degrés. A cherché des yeux la bonne cabane en planches. L’a vue.

***

«À la porte! Dans les carreaux, oui!

J’ai v… je… suis là! J’arr… c’est… q…lqu’..un?

Oui, Ici! Ohhhhoho… c’est fort! Ça brûl… Fort fort, ça br… J’… aïïïïee, mal-aïïïe..

Fort, fort, nonnnnn. Aïïï… Mon ventr… »