Nulle part c’est chez moi

Nulle part c’est chez moi

Sauf une fois au chalet...

- Un texte de -

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Illustration : Mathieu Gagnon

Courriel à mon ami Adanaï Durel, aka Braque Marre l’authentique

J’ai déménagé mon pote. Franchement j’ai fais comme toi, j’ai tout laissé derrière. Je me suis débarrassé de tout ce que j’avais. J’ai emmené ma blonde avec moi pis après j’avais plus besoin de rien. En partant on s’est rappelé que c’était plus très cool là-bas. Il s’y passait jamais rien pour des trentenaires comme nous, tous occupés à payer les bills, à devenir propriétaire et avoir un comportement automatique. Métro, job de marde, dodo.

On n’avait pas le goût d’avoir beaucoup d’activités et on faisait rien de stimulant. Si on changeait rien on savait qu’on serait lancé pour les 40 prochaines années. C’est moche quand même, et ça aussi, on le savait.

On est arrivé de l’autre côté de l’Atlantique tout excité d’être dans une nouvelle place les mains vides. Chacun son game, c’est toi qui m’as appris ça. L’aventure a commencée en été. Ça bougeait beaucoup en ville, un sentiment imprécis qui me disait que je m’étais pas trompé. Pis de toute façon on se foutait pas mal de se planter.

Y’en a qui voulait notre mort là-bas, l’envie malsaine de nous voir nous vautrer dans nos nouveaux projets, jaloux de ne pas avoir le courage de faire de même.

Toute la ville déménageait, c’était super. Y’avait des autos improvisées en camion, loadées jusqu’à deux fois leurs poids en mobilier récupéré. J’avais envie de me faire plein d’amis Québécois, de faire comme eux, du bénévolat pis d’améliorer vite mon CV pour me trouver une job cool pas bien payée qui me laisserait enfin l’énergie d’avoir le goût de vivre après l’heure du souper. Ça a été plus long que prévu et j’ai rencontré beaucoup de mes semblables. La première chose qui m’a surpris, pourtant installé exprès loin du plateau, était d’en croiser autant dans le quartier qui nous a adopté.

Les rues, les trous dans la route, la largeur des trottoirs, les très longs camions, chaque chose me rappelait que tout était nouveau même après 6 mois passés ici.

Tous ces beaux graffitis sur les murs, les escaliers dans tous les appartements, les logements en longueur. L’usure générale, l’aspect croche de la ville un peu crust, un peu bohème, un peu emo, pas mal artiste. La chance d’avoir le calme de la province avec les avantages d’une ville à dimension humaine où personne n’est trop vieux, où rien n’est trop haut. Tout en couleur et qui a aussi ses défauts. Sûr qu’après de longues marches partout dans la ville, on sentait bien qu’il faudrait s’adapter et ouvrir davantage nos esprits, nos oreilles, et comprendre ce système en tous points différent. Le tempérament de la ville et les infrastructures en témoignaient.

Fais que j’ai déménagé et finalement je sais pas trop pourquoi mon pote. J’imagine que j’obtiens la réponse quand je dis aux autres, et c’est un peu bref : « Sûrement pour la liberté d’action, l’égalité et l’aspect multiculturel du pays » .

Parfois ici, c’est comme si y’avait aucune couleur établie. Personne ne parle de laïcité parce qu’en parler c’est déjà suspect. Le slogan qui était écrit jadis sur les francs n’a jamais été plus vrai qu’ici. Et on en parle jamais, c’est pas écrit sur leurs pièces de monnaies.

Ma nouvelle ville déteste l’ennui et chaque nouveau matin en allant pogner mon métro je me demande bien si finalement quelque part c’est chez moi. C’est parfait comme ça. J’aurais pas imaginé être aussi heureux juste en étant là où je ne connais rien.

Bien sûr, l’expatriation a un prix et c’est parfois difficile de sortir si souvent de sa zone de confort. Chaque jour passé ici c’est une meilleure version de moi-même le lendemain. J’ai essayé de nouvelles choses, je suis quelqu’un d’autre mon pote. Ça fait pourtant pas longtemps que je suis parti. Y’avait qu’à secouer la bouteille d’eau gazeuse pour faire sortir les bulles. Je me suis battu, planté, je me suis déçu et depuis je suis perdu. C’est aussi vrai que je me suis mis la pression.

Mon visa possède une date d’expiration alors le rêve prendra fin un jour. Et à ce rythme, ça viendra bien plus vite que prévu.

C’est fou mon pote je me demande maintenant qui je suis, où je vis et je m’approprie de mieux en mieux mon nouveau chez moi en retrouvant en mieux le moi que j’étais avant. Tout est différent, j’ai pris le virus du changement.

Et nulle part c’est chez moi.

Bon, arrivé à ma station. Peace mec! La vie est belle.
Papineau, ligne verte. Montréal, Québec.

Guillaume Fernandez

Guillaume Fernandez

Guillaume Fernandez joue de la musique dans un band de punk francophone un peu crust, un peu emo : Capable!. Il faisait du commerce avant, aujourd'hui c'est Montréal et sa blonde qui dictent sa vie. Tout change toujours pour lui, sauf ses amis de Rouyn-Noranda.
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